21. Comme le numéro que porte ce cycle de conférences. Ou comme 4 décennies de beaux discours et d’espoirs déchus.

Une solution a le vent en poupe : pulvériser à l’aide d’aérosols du souffre dans l’atmosphère, créant ainsi un filtre solaire ayant pour but refroidir la planète. Du coup, nous n’aurions plus besoin de changer notre mode de vie. Mais comment en sommes-nous arrivés à cette hypothèse et quels seraient les risques encourus ?

Les débuts de la géo-ingénierie datent de la 2nde guerre mondiale ou les spécialistes cherchaient à prévoir la météo afin de planifier les opérations militaires à venir. Le début des ordinateurs (ou calculateurs) leurs permirent de collecter de très nombreuses données et de les analyser. En effet, mieux valait éviter de programmer un parachutage de soldats un jour de tempête. Le débarquement de Normandie par les troupes alliées a d’ailleurs dû être repoussé d’une journée pour ces raisons.

Par le suite, ces ingénieurs réussirent à trouver un moyen d’influer peu à peu sur le climat : on apprit à créer de la pluie en vaporisant par avion des particules soufrées sur des nuages. L’armée américaine s’y intéressait particulièrement car si elle pouvait faire pleuvoir au dessus des opérations ennemies, ce serait un avantage non négligeable. Ils investissaient beaucoup et la paranoïa de la guerre froide faisait que ni américains ni russes ne publiaient leurs avancées en la matière. Les américains ignoraient les progrès des russes  et vice-versa.

Intérieur d'un avion pulvérisant les aérosols
Intérieur d’un avion pulvérisant les aérosols

John Fitzgerald Kennedy fut le premier Président américain à dénoncer les risques des modifications du climat, sans pour autant stopper les recherches. Lyndon Johnson, le Président suivant, souhaita quand a lui intensifier les recherches (en menant particulièrement des expériences en Inde, dans les régions qui manquaient d’eau). Pour conseiller Johnson, Edward Taylor, qui dirige le Laboratoire National du Département de l’Energie. Publiquement, ces derniers clamaient que c’était pour creuser des canaux ou pour irriguer la Californie. Le but non avoué était évidemment d’affirmer la suprématie militaire américaine. Edward Taylor, qui était d’ailleurs le père de la bombe à hydrogène (Stanley Kubrick en a fait un film, Dr. Strangelove), commença avec l’aide de H. Kissinger et de la CIA a utiliser des armes météorologiques au Vietnam, en particulier pour favoriser l’intensification des moussons (opération Popeye, entre 1967 et 1972). Les russes (tout comme les chinois) n’étaient pas en reste : ils utiliseront de l’iodure l’argent, de glace sèche et de poudre de ciment pour créer la pluie.

L’opinion publique découvre ces pratiques. L’ONU commence à organiser des conférences sur le climat dès 1972, et les premiers livres et articles paraissent sur le sujet. Motivé par les premiers rapports sur le climat, l’ONU interdit de « changer le climat » et bannit les armes météorologiques. Lors du Protocole de Montréal (1) en 1987, certains produits sont désormais interdits à la pulvérisation.

En 1991 a lieu l’éruption spectaculaire du volcan Pinatubo (Philippines). Les météorologues observent que les fortes émissions de souffre ont induit une baisse de la température mondiale de 0,6°, et ce pendant 3 ans (2). Cela a permis aux scientifiques de mieux comprendre de nombreux phénomènes (mais aussi d’observer les conséquences écologiques désastreuses). Le sujet reste cependant tabou dans les cercles scientifiques.

Jusqu’à ce que Paul Krutzen, qui estime que nous n’arrivons pas à baisser nos émissions, publie en 2006 un article (3) envisageant de larguer du souffre à grande échelle dans la stratosphère (c’est-à-dire de reproduire l’action des volcans) pour faire baisser la température. Il rompt le silence autour de la géo-ingénierie et dès lors de plus en plus d’articles sortent sur ce sujet qui revient à la mode. Les gouvernements, tous partis confondus, se réjouissent de ces propositions : plus besoin de défier les entreprises pétrolières et minières, de demander aux industriels de moins polluer, d’imposer des taxes sur les carburants et l’électricité, de demander aux citoyens de moins consommer ni de changer leur mode de vie. Un des arguments régulièrement avancés par les défenseurs de la géo-ingénierie : ce serait une alternative particulièrement bon marché, comparée aux efforts consentis pour la réduction des émissions. Les estimations font rêver : certains experts estiment qu’inverser complètement le changement climatique ne coûterait qu’une centaine de milliards de dollars, tandis que d’autres vont même jusqu’à invoquer une somme cent fois moindre. Cela leur semble le chemin le plus facile. John Holdren, le conseiller scientifique d’Obama, l’envisageait en 2009 comme une voie à explorer en dernier recours, un plan B « si nous sommes suffisamment désespérés ».

Levez la tête, les épandages ont déjà débutés
Levez la tête, les épandages sont déjà en cours

Donc d’un coté, une solution difficile (réduire nos émissions), et de l’autre, une solution simple… mais risquée ! En effet, s’il est difficile de faire des expérimentations (car ces ingénieurs ne sont pas dans des laboratoires… leur terrain de jeu est notre stratosphère), de nombreux épandages sont cependant déjà en cours. On sait pourtant que cette solution de diffuser du souffre dans l’atmosphère ne peux être que temporaire, et une fois les effets passés (réduire la quantité de soleil qui nous parvient pour contrebalancer l’effet de serre), on court à la catastrophe. Au bout de 50 ans, les températures augmenteront de plus belle, et ce bien plus vite que si l’on n’avait rien fait. L’efficacité de ce processus est donc momentanée et son arrêt provoquerait un réchauffement si rapide que toute nouvelle adaptation serait rendue impossible. Pour l’éviter, il faudra enfermer la planète dans un nuage perpétuel. Les variations météorologiques locales seront fortes : grandes sécheresses, pluies diluviennes, entrainant un effondrement des récoltes, et donc des famines, etc… Un remake de l’année 1816, « l’Année sans été » (4) due à l’éruption du volcan indonésien Tambora ?

Réduire les émissions reste indispensable. Substituer la géo-ingénierie à la maîtrise des émissions comporte un danger de taille : si la technique venait à ne plus fonctionner pour des raisons scientifiques, climatiques ou technologiques, la planète serait confrontée à ce terrifiant « effet de rattrapage ». Nos petits-enfants devront déjà subir le poids d’une dette insoutenable, évitons de les priver de soleil.

Ces géo-ingénieurs souhaitent-ils devenirs Maîtres de la Nature ? C’est un vieux fantasme humain.

Juste avant la crise bancaire, l’économiste Nicholas Stern avait estimé que seulement 1% de la richesse mondiale (GDP) suffirait pour résoudre la crise climatique. Or depuis 2008, l’Europe a dépensé 37% de sa richesse pour le sauvetage de ses banques.

Allez, chers dirigeants, un petit effort pour notre planète et nos petits-enfants…

(1)   Le protocole de Montréal impose la suppression de l’utilisation des Chlorofluorocarbonates (CFC) sauf pour des utilisations qualifiées de critiques ou essentielles, de halons, bromure de méthyle et autres substances appauvrissant la couche d’ozone (HCFC), tétrachlorométhane, bromochlorométhane, hydrobromofluorocarbone, méthylchloroforme). En 2009, les CFC sont définitivement supprimés, à l’exception de quantités très minimes et indispensables (utilisation en médecine). Il a été signé par 24 pays et par la Communauté économique européenne le 16 septembre 1987 dans la ville de Montréal, au Québec et est entré en vigueur le 1er janvier 1989. En 2009, 196 pays sont signataires du Protocole de Montréal, lui permettant ainsi d’être le premier protocole environnemental à atteindre la ratification universelle.

(2)   L’acide sulfurique absorbe et réfléchit le rayonnement solaire, entraînant dans le cas du Pinatubo une diminution de la luminosité de l’ordre de 10 % à la surface terrestre. Il se produit alors un refroidissement à l’échelle mondiale : on estime la diminution de la température moyenne au sol entre 0,5 et 0,6 °C dans l’hémisphère nord et 0,4 °C sur tout le globe.

(3)   Paul J. Crutzen ; « Albedo Enhancement by Stratospheric Sulfur Injections: A Contribution to Resolve a Policy Dilemma? » Climatic Change, August 2006, Volume 77, Issue 3, pp 211-220

(4)   En Amérique, beaucoup d’historiens parlent de l’« Année sans été » comme d’une motivation essentielle pour le mouvement vers l’Ouest et le peuplement rapide de ce qui est maintenant l’Ouest et le centre de l’État de New York et du Middle-West américain. En Nouvelle-Angleterre un grand nombre d’habitants furent victimes de cette année et ce sont des dizaines de milliers de fermiers qui partirent pour le Middle-West septentrional (qui constituait alors les Territoires du Nord-Ouest), où ils espéraient trouver un sol plus riche et de meilleures conditions de croissance pour la végétation. L’Europe, qui ne s’était pas encore rétablie suite aux guerres napoléoniennes, connut une famine. Des émeutes de subsistance éclatèrent en Grande-Bretagne et en France, et les magasins de grains furent pillés. La violence fut la pire en Suisse, pays privé d’accès à la mer, où la famine força le gouvernement à déclarer l’état d’urgence. Des tempêtes d’une rare violence, une pluviosité anormale avec débordement des grands fleuves d’Europe (y compris le Rhin) sont attribuées à l’événement, comme l’était le gel survenu en août 1816. Un documentaire de la BBC réalisé sur la situation en Suisse estime que les taux de mortalité en 1816 étaient cette année-là deux fois supérieurs à la moyenne avec au total 200.000 morts. L’éruption du Tambora donna aussi en Hongrie un exemple de neige marron. L’Italie connut quelque chose d’analogue, avec de la neige rouge qui tomba tout au long de l’année. On croit que la cause en était la cendre volcanique contenue dans l’atmosphère. En Chine, les températures exceptionnellement basses de l’été et des trombes d’eau furent désastreuses pour la production de riz dans la province du Yunnan au Sud-Ouest, avec comme résultat une famine générale. Fort Shuangcheng, aujourd’hui dans la province de Heilongjiang, signala que des champs avaient été ravagés par le gel et qu’en conséquence les conscrits désertaient. Des chutes de neige en été se produisirent en différents endroits dans les provinces de Jiangxi et d’Anhui, toutes les deux dans le Sud du pays. À Taïwan, pourtant sous un climat tropical, on vit de la neige à Hsinchu et à Miaoli, et du gel à Changhua.

COP21 et la tentation de la géo-ingénierie
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